Vaneigem
L’état de création est, paradoxalement, un centre de gravité et un état d’apesanteur. De se découvrir soudain emporté par l’impulsion de créer un objet, un moment, une situation, qui n’a pressenti qu’il échappait bel et bien à l’ordinaire gravitation de la routine, des préjugés, de la mesure économique des êtres et des choses, qu’il était à son tour le pôle de gravitation d’un univers de désirs, où il lui appartenait de reconnaitre les siens ?
Il existe un bonheur qui arrive quand on n’a plus besoin de le solliciter, parce qu’on en est venu à oublier combien il fut intensément voulu.
La richesse technologique nous plonge plus avant dans la misère et dans l’horreur, si nous renonçons à l’arracher au totalitarisme marchand pour la mettre au service exclusif de la vie en tant que création permanente et jouissance du monde.
Raoul Vaneigem, L’Ère des créateurs (Éditions Complexe, 2002).

**Raoul Vaneigem**
(Lessines, 21 mars 1934 – Barcelone, 28 juillet 2026) était un écrivain, philosophe et penseur belge, l’une des figures majeures de l’Internationale situationniste.
Né dans une famille ouvrière socialiste et anticléricale du Hainaut, il étudie la philologie romane à l’Université libre de Bruxelles (1952-1956). En 1961, présenté à Guy Debord par Henri Lefebvre, il rejoint l’Internationale situationniste, dont il devient l’un des deux principaux théoriciens aux côtés de Debord. Il reste membre jusqu’en novembre 1970.
Son ouvrage le plus célèbre, *Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations* (1967), publié la même année que *La Société du spectacle* de Debord et traduit en anglais sous le titre *The Revolution of Everyday Life*, est un manifeste poétique et radical. Il y dénonce la survie aliénée sous le capitalisme et le spectacle, et appelle à la réappropriation du désir, du plaisir, de la passion et de la liberté quotidienne. Ses formules ont abondamment fleuri sur les murs de Mai 68.
Après son départ de l’IS, Vaneigem poursuit une œuvre abondante, souvent sous pseudonymes, centrée sur l’éloge de la vie, la critique du travail, de la religion, de l’État et de toute forme d’autorité, ainsi que sur la défense d’une liberté radicale et d’un savoir-vivre passionné (*Le Livre des plaisirs*, *Adresse aux vivants…*, *Déclaration des droits de l’être humain*, etc.). Jusqu’à la fin de sa vie, il a incarné une pensée libertaire, hédoniste et anti-autoritaire, affirmant que « le désir d’une vie autre est déjà cette vie-là ».
Il est mort à 92 ans à Barcelone.
Feux de forêt
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