Trois-mâts goélette Le Marité
Le Marité, la goélette de Granville face à un mal invisible
Pendant des années, sa silhouette élégante a fait partie du paysage du port de Granville. Avec ses trois mâts, ses voiles et sa coque de bois, le Marité semblait presque immuable, comme échappé d’une autre époque. Pourtant, depuis 2024, le voilier de renom ne fend plus les eaux de la baie du Mont-Saint-Michel. Il est immobilisé à Port-en-Bessin-Huppain, dans le Calvados, où il attend une restauration lourde et coûteuse.
Son adversaire n’est ni la tempête ni la mer : c’est un champignon lignivore qui s’est installé dans les profondeurs de sa coque.
Un dernier témoin de la grande pêche
Le Marité, c’est plus qu’un grand voilier destiné aux promenades touristiques. C’est un véritable morceau de l’histoire maritime française.
Construit en bois et lancé à Fécamp en 1923, il est le dernier terre-neuvier français naviguant à la voile. Ces navires étaient destinés à la grande pêche à la morue, dans les eaux difficiles de Terre-Neuve. Pendant des décennies, des milliers de marins français ont ainsi affronté l’Atlantique et ses conditions extrêmes.
Le Marité a ensuite connu plusieurs vies et plusieurs pavillons. Après sa carrière de pêche, il a notamment été utilisé pour le transport de marchandises. À la fin des années 1970, alors qu’il était dans un état proche de l’épave, deux jeunes Suédois tombent sous le charme de ce vieux voilier. Ils l’achètent en 1978 et entreprennent une restauration qui durera près de dix ans.
Cette renaissance est à l’image du bateau : longue, difficile et pleine de rebondissements.
Le Marité devient une figure de Granville
Après de nouvelles aventures, le Marité revient sous pavillon français. Il est finalement exploité depuis Granville, où il devient au fil des années l’un des emblèmes du port et du patrimoine maritime normand.
De 2012 à 2023, près de 200 000 visiteurs ont embarqué à son bord ou l’ont découvert lors de manifestations. Sorties en mer, escales, rassemblements de vieux gréements : le trois-mâts est devenu une formidable machine à faire revivre la navigation traditionnelle.
Et, en 2023, le Marité fête ses 100 ans. Un anniversaire qui aurait pu être celui d’une nouvelle étape tranquille dans sa longue existence. Mais, quelques mois plus tard, une inquiétante découverte va changer son destin.
Le champignon découvert sous la coque
À l’hiver 2023-2024, le Marité entre en grand carénage. Le navire est démâté puis mis à sec à Port-en-Bessin-Huppain afin qu’un examen approfondi de sa coque puisse être réalisé. C’est lors de ce chantier que les spécialistes découvrent l’intrus : un champignon lignivore attaque les parties basses de la coque et l’étrave.
Un champignon lignivore se nourrit du bois et peut progressivement en altérer la résistance. Sur un navire dont la structure repose précisément sur une coque et des membrures en bois, le danger est considérable. Les investigations menées pendant plusieurs mois confirment l’étendue des dégâts. Le bas de la coque et l’étrave sont touchés. Les bordés et les membrures doivent faire l’objet de travaux importants.
La progression du parasite a depuis été neutralisée, mais le diagnostic est sans appel : le Marité ne peut pas reprendre la mer dans son état actuel. Un chantier à plusieurs millions d’euros. Pour sauver le vieux terre-neuvier, il ne suffit donc pas de remplacer quelques planches.
Le programme prévoit une majeure restauration de la coque en bois, des travaux complémentaires de charpente, des interventions sur certaines pièces métalliques, ainsi qu’un traitement fongicide. Un système de ventilation et de traitement de l’air doit également être installé afin de limiter le risque de voir réapparaître le problème.
Le budget de restauration de la coque et des équipements associés est aujourd’hui estimé à environ 2,5 millions d’euros hors taxes. Le projet prévoit par ailleurs 500 000 euros supplémentaires pour remplacer le moteur diesel par une propulsion hybride. Soit approximativement 3 millions d’euros HT au total. Une collecte de dons a donc été lancée avec la Fondation du patrimoine. L’objectif est simple : permettre au Marité de retrouver la mer plutôt que de devenir une pièce de musée à terre.

Trois-mâts goélette Le Marité – Port de pêche de Granville (Manche, Normandie, France) – 21:08:2014
Pourquoi il faut sauver le Marité
Ce qui est en jeu dépasse largement le sort d’un vieux bateau.
Une coque peut être réparée. Une membrure peut être remplacée. Un moteur peut être changé.
Mais, l’histoire du Marité, elle, ne peut pas être reconstruite.
Il est le dernier terre-neuvier français à voile, l’un des plus grands voiliers en bois du patrimoine maritime français et un témoin direct de l’époque de la grande pêche. Sa disparition ferait perdre un lien exceptionnel avec cette histoire maritime.
C’est précisément le sens de la mobilisation engagée autour du navire : restaurer le bateau pour qu’il puisse à nouveau naviguer, mais également continuer à transmettre ce qu’il représente.
Le retour à la mer en ligne de mire
Le projet de restauration est désormais engagé dans sa première phase. La Fondation du patrimoine indique pour 2026-2027 le lancement de travaux consacrés à la réparation de la coque en bois.
Et, les défenseurs du Marité ont déjà un rendez-vous symbolique en ligne de mire : l’Armada de Rouen, en juillet 2027.
Il reste donc beaucoup de travail avant de revoir le trois-mâts sous voiles.
Pour l’instant, celui qui fut si longtemps une figure familière du port de Granville repose à terre, à Port-en-Bessin. Silencieux, dépouillé de ses voiles, il peut sembler bien loin de l’image majestueuse que les Granvillais ont gardée de lui.
Mais, son histoire n’est pas terminée. Après avoir survécu aux campagnes de pêche, aux guerres, aux changements de propriétaires, à l’abandon et même à une restauration menée par de jeunes passionnés suédois, le Marité doit maintenant livrer un autre combat. Cette fois, son adversaire est invisible. Un champignon s’est attaqué à son bois.
Et, pour ce vieux marin de 103 ans, il s’agit peut-être de la bataille la plus importante de toutes : être encore là pour reprendre la mer et raconter son histoire aux générations futures.
Puis le vent balaya complètement l’Océan, les vagues clapotantes étincelèrent de nouveu et nous repérâmes notre position.
Jack London, Le loup des mers
Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes les morues se retournaient en même temps, montant le brillant de leur ventre argenté ; et puis le même coupe de queue, le même retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames de métal eussent jeté, entre deux eaux, chacune un petit éclair.
Pierre Loti
La mer, en l’embrassant, semblait lui offrir un vaste espace de solitude, un monde ouvert où l’infini se confond avec le bleu du ciel.
Gustave Flaubert

Trois-mâts goélette Le Marité – Port de pêche de Granville (Manche, Normandie, France) – 25:08:2019
Édition 2026 du festival des voiles de travail à Granville
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